Numérologie et Coïncidences

L’utilisation de chiffres n’est pas une garantie de scientificité : les mathématiques sont souvent efficaces, mais… Il y a des exceptions, à double titre sataniques, qu’il est intéressant de comprendre.

 

Eugène Wigner, dans un célèbre article intitulé «La déraisonnable efficacité des mathématiques en sciences», s’étonnait que l’utilisation de quelques règles ou modèles mathématiques pour étudier et représenter notre univers permette de prédire avec une exactitude inattendue le comportement de systèmes complexes. Récemment, Arthur Lesk s’est similairement étonné de «La déraisonnable efficacité des mathématiques en biologie moléculaire» : même dans les sciences de la vie, penser en termes numériques et mathématiques conduit au succès.


 

La philosophie des mathématiques est ainsi confrontée à un double et troublant mystère : (a) pourquoi le monde se conforme-t-il à des lois numériques et mathématiques? ; (b) comment se fait-il que nous réussissions à identifier et à comprendre ces lois?

 

Nous ne chercherons pas à détailler les diverses solutions proposées à cette énigme philosophique, aucune ne semble d’ailleurs véritablement convaincante, mais nous nous intéresserons à un problème lié et également difficile : «la déconcertante absurdité des mathématiques lorsqu’on les utilise de manière superstitieuse».

 

La question posée est celle-ci : «Pourquoi certains usages des mathématiques sont-ils efficaces et scientifiquement satisfaisants, alors que d’autres, peu éloignés, sont d’une invraisemblable naïveté? Par où passe la frontière entre les utilisations sérieuses des chiffres et celles que l’on doit qualifier de fantaisistes et, par conséquent, éviter à tout prix?»

 

Tout le monde connaît des exemples d’utilisations efficaces des mathématiques : votre poste de télévision est un assemblage de concepts mathématiques ; les avions volent grâce aux équations, aux chiffres qu’on a manipulés en grande quantité pour les concevoir et les mettre au point ; un ordinateur est un montage d’objets logiques, arithmétiques et algorithmiques qui fonctionne avec fiabilité… ou presque.

 
La personnalité de Paul Dupond
 

En revanche, comme beaucoup de lecteurs de Pour la Science sans doute, j’ignorais jusqu’à récemment que quantité de gens font un usage des chiffres qui n’est pas fondé sur la raison. Des ouvrages proposent une utilisation magique des chiffres, appelée numérologie. Cette prétendue science vous surprendra par sa crédulité et son manque de fondement. Le petit livre La numérologie du Professeur Sydney Parker servira d’exemple mais il y a en a bien d’autres du même tonneau.

 

D’abord l’auteur explique qu’il vous faut identifier votre chiffre personnel. Pour cela, vous devez convertir chacune des lettres qui composent votre nom en un chiffre par le système A=1, B=2, C=3, D=4, E=5, F=6, G=7, H=8, I=9, J=1, K=2, L=3, M=4, N=5, O=6, P=7, Q=8, R=9, S=1, T=2, U=3, V=4, W=5, X=6, Y=7, Z=8. Puis vous devez en faire la somme et réduire de proche en proche, comme quand on fait une preuve par 9 (ce qui revient à calculer le reste de la division du nombre obtenu par 9, ce que peu de numérologues semblent savoir). Ainsi, aux lettres de chacun est associé un chiffre. Celles de Paul Dupond, par exemple, donnent : 7+1+3+3+4+3+7+6+5+4 = 43, donc 7.

 

Le chiffre obtenu est le chiffre personnel de Paul Dupond. «Ce chiffre, nous explique-t-on, révèle son individualité, son comportement social et affectif, ses tendances, sa véritable nature.» D’après le livre, Paul Dupond est philanthrope, excentrique, vaniteux et sera attiré par les sciences occultes. Si votre chiffre est 3, réjouissez-vous, vous serez riches ; «le numéro 4 favorise, lui, les sciences exactes» (le fichier des abonnés de Pour la Science en établirait la preuve), etc.

 

Les différents ouvrages de numérologie se contredisent souvent, mais pas systématiquement, car ils se copient sans vergogne. À de rares exceptions près, ils sont mal écrits, répétitifs et ennuyeux. Qualifier ces ouvrages de sous-littérature n’est pas exagéré, tant transparaît le manque de soin et la précipitation qui ont présidé à leur écriture.

 

Je ne vous ferai pas la liste des arguments qui établissent que tout cela est idiot. Il suffit de dire que, si une seule des affirmations de ces livres avait été confirmée, voire prouvée, une véritable révolution s’en serait suivie, pour deux raisons au moins. D’une part, cela remettrait en cause notre conception de la causalité : rien ne peut expliquer que les lettres d’un nom puissent déterminer la philanthropie ou la capacité à gagner de l’argent. Même après sa naissance, en choisissant correctement son prénom (donc son nombre personnel) vous feriez d’un enfant quelqu’un de loyal et honnête (si vous vous arrangez pour que son chiffre soit 3), ou d’inconstant et léger (chiffre 6), etc.

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